5ème Journée
: Mercredi 17 avril 2002
Ø
Mafias, crime et corruption. Un phénomène
socio-politique
Monsieur Iovo Nikolov
Correspondant spécial à l’hebdomadaire KAPITAL
La
présente conférence avait pour objet la corruption, les mafias et la criminalité
en Bulgarie.
La
corruption est une gangrène nationale
dans ce pays. Le fait que ce phénomène socio-politique soit au cœur des programmes
des différents partis et que tous les gouvernements ont, jusqu'ici, été lourdement
sanctionnés par les électeurs du fait, en grande partie, de la corruption
prouve que le sujet est grave. Qu'est ce que la corruption? C'est confondre
l'intérêt général avec les intérêts particuliers. Il y a corruption, au sens
large du mot, lorsqu'une décision est prise, non pour elle-même, mais en contrepartie
d'avantages indus. "La corruption
n'est rien d'autre que le fait d'acheter, ou de vendre, une décision, une
attitude favorable de celui qui possède le pouvoir de la prendre : un fonctionnaire
chargé d'une vérification (fiscale ou policière, par exemple) ; un maire attribuant
un permis de construire ; un ministre signant l'attribution d'un marché d'Etat"
(extrait d'un dossier du journal Le Monde sur le sujet).
L'auteur
de l'exposé est Monsieur Iovo Nikolov, correspondant spécial à l’hebdomadaire
bulgare "Capital". C'est
un journaliste d'investigation de 40-45 ans, au physique d'ancien boxeur,
qui a manifestement vu beaucoup de choses et
beaucoup voyagé. Il est connu dans son pays, ce qui le protège d'une
certaine manière.
La
problématique est la suivante: En quoi ces fléaux sont un obstacle majeur
à une entrée rapide de la Bulgarie dans l'Union Européenne? Le crime et les
différents trafics d'abord, avant d'aborder la corruption...
Il
n'y a pas de véritable tradition du crime organisé en Bulgarie. La criminalité
n'y est pas importante. La mafia locale est composée essentiellement
d' « ex-flics » ripoux et d'
« anciens sportifs »! Les anciens sportifs, qui tiennent
les diverses activité illégales et les boîtes de nuit, ont d'ailleurs souvent
fait l'objet de plaisanteries durant le voyage! La société bulgare, selon
les "standards" slaves, connaît relativement peu la violence. Elle
est souvent inutile. Le fonctionnaire est corrompu, il n'y a donc pas besoin
d'exercer de pression physique! La corruption comme facteur de tranquillité
publique en quelque sorte... Toutefois il arrive que des journalistes se fassent
battre voire, odieuse coutume venue
du sous-continent indien, vitrioler. Mais il faut insister sur le fait que,
si ces faits existent, ils restent tout de même très peu fréquents. Quelques
chiffres: 65% des fonds de la mafia sont investis dans le secteur financier,
15% dans la production, 20% dans l'immobilier. Le trafic d'armes reste très répandu, bien
qu’en baisse. La Bulgarie était le plus grand vendeur d'armes du bloc de l'est
après le parrain soviétique. Cela laisse des traces !
Problème
plus grave, la Bulgarie a longtemps été "championne d'Europe" du
vol de voitures! Des slogans humoristiques circulent à l'adresse des touristes
occidentaux. Un exemple: "Venez
en Bulgarie, votre voiture y est déjà!" Drôle non? Les Bulgares sont
paraît-il des professionnels du vol de voiture en un clin d'œil. "Un Bulgare ouvre les voitures d'un regard!"
Temps moyen pour le faire, d’après Nikolov, qui semble avoir vu faire, de
15 secondes à 3 minutes. Quelqu'un nous avait déjà dit avant la conférence
que le consulat français s'était fait voler une quarantaine de voitures en
l'espace de quelques mois...
La
drogue à présent. A la rubrique "transnational issues", le "World
Factbook" de la CIA nous dit que le pays est le "major European transshipment point for
Southwest Asian heroin for the European market". La drogue n'est
d'ailleurs pas seule à circuler, des
armes, des êtres humains (prostitution et clandestins)... Bref la Bulgarie
est le pays de transit par excellence... Deux routes se rejoignent en Bulgarie
pour les trafics : celle qui vient de la Turquie et celle qui vient de l'Ukraine
et de la Roumanie pour aller vers la Macédoine, l'Albanie et l'Italie enfin,
en passant par Sofia donc...
La
drogue s'arrête de plus dans la capitale d'ailleurs. Il y a dix mille drogués
dans le pays, à la clef une augmentation du nombre de toxicomanes qui a triplé
ces dernières années. Iovo Nikolov nous affirme que la guerre, au Kosovo (ou
en Macédoine ?), se serait déclenchée dès que la Macédoine et la Serbie
auraient décidé de définir la frontière. Cela a dérangé des intérêts. La pègre
joue un rôle capital dans les zones albanaises... Mais pour revenir à la Bulgarie
spécifiquement, il est probable, selon monsieur Nikolov, que la Mafia rentrera dans le circuit légal dès
que celui-ci sera fixé ; ce n'est pas un problème majeur.
La
corruption est un fait culturel bien plus que criminel en Bulgarie. C'est
déplorable mais c'est un fait. Cela provient d'une culture "péri-méditerranéenne"
que l’on rencontre de la Turquie au Maroc en passant par l'Italie et le sud
de la France, une culture qui a pu
avoir ses avantages dans des sociétés à solidarité traditionnelle. Aujourd'hui
c'est improductif et dangereux pour toute nation aspirant à la modernité.
En
Bulgarie, le pot de vin demeure une pratique non seulement courante mais aussi
presque naturelle, c'est une condition sine
qua non si l'on veut qu'un dossier avance. Il y a véritablement un aspect
traditionnel de la corruption. Personne ne peut vivre de façon décente sans
relations et protection, et cet état de fait est considérée comme normal.
Cela
atteint la vie politique en particulier. Il arrive que des "groupements"
contrôlent les partis. L'UFD, parti
de la droite, est connue pour avoir été récemment ultra corrompue. Plus encore
que le PSB, ex communiste. L'élève a dépassé le maître dans la concussion.
C'est une UFD corrompue qui a été balayée lors des élections de juin 2001.
On peut parler dans ce cas de méga corruption. L'UFD a par exemple fait baisser l'impôt sur les casinos
pour des raisons que l'on peut deviner (cela dit Michel Mouillot, le maire
de Cannes, s'est fait arrêter, il y a quelque temps, pour des raisons similaires
; ceci pour dire que ce genre de pratiques existe aussi, à l'échelle locale,
chez nous.), les privatisations ont été faites au plus "offrant"...
Il
faut ajouter que 40 à 50% de l'économie est souterraine ou parallèle (15%
en France). Connaître la loi ici, c'est le plus souvent pour ne pas l'appliquer,
pour la détourner, pour profiter de ses contradictions et de ses carences.
Monsieur
Nikolov n'a pas, par ailleurs, hésité à nous
dire que lui même faisait très souvent l'objet de tentatives de corruption.
Dernière fois en date, la semaine dernière !
L'arrivée
au pouvoir de Siméon de Saxe-Cobourg a t-elle changé la donne? Oui et non.
Les écuries d'Augias ne se nettoient pas en un jour! Le roi est courageux
et intègre, mais il n'est pas toujours en phase avec les réalités de son pays.
Siméon rencontre beaucoup de difficultés dans
un contexte qu'il connaît mal. Pas assez "mafieux" nous a-t-on
presque fait comprendre... S'il n'est pas au courant de ce qui se passe (de
"pas très clair") dans son pays, il est voué à l'échec.
Il
y a un cercle vicieux de la pauvreté et de la corruption, les deux fléaux
en Bulgarie... On peut lire sur le site de l'ONG Transparency International":
"(...)un monde dans lequel les
parents doivent soudoyer des enseignants sous-payés pour garantir une éducation
à leurs enfants et où la corruption fleurit sur le terreau de services de
santé manquant de ressources. Les plus pauvres sont les principales victimes
de la corruption. Des sommes colossales tirées de fonds publics sont gaspillées
et volées par des fonctionnaires corrompus". La Bulgarie n'est pas
la Syrie, mais la réalité en est proche...
Il faut faire de la lutte contre les
diverses formes de corruption un impératif absolu. Mais "la
clandestinité intrinsèque de ce phénomène reste la cause des difficultés de
la répression de la corruption : comment isoler un délit qui, à l'inverse
du détournement de fonds ou de l'escroquerie, ne fait aucune victime consciente
? Comment caractériser une infraction qui a besoin, pour se commettre, d'emprunter
les formes de la légalité ? Le blanc-seing administratif monnayé, le permis
de construire acheté, la signature ministérielle accordée contre une faveur
- matérielle ou financière - sont, en apparence, parfaitement licites. Le
respect formel des procédures et leur détournement substantiel sont à la corruption
ce que le lavage et le recyclage sont à l'argent mafieux" (extrait
du dossier du journal Le Monde sur la corruption). Il y des mesures à prendre
quant à la corruption administrative. Cela a été fait dans les douanes. Problème,
l'opération s'est faite aussi dans des conditions douteuses...
Que retenir de ce sombre tableau? La
lutte contre la corruption et la criminalité prendra encore de longues années.
Ajoutons que l’on peut vivre avec la corruption. Après tout, comme l'a souligné
Monsieur Nikolov, elle est fréquente aussi "chez
vous", c'est à dire "chez nous". On pourrait rétorquer
que tout est question d'échelle !
Quoiqu'il en soit, au delà de la polémique,
il a profondément raison quand il souligne que c'est un phénomène qui se déploie
bien plus à l'échelle d'un contient, le notre, que d'un pays, le sien.
Iovo
Nikolov a affirmé que l'unification européenne était une formidable opportunité
pour le crime ; en effet, il n'y a plus de frontières! C'est à ce moment là
que l’on se dit, in petto, que,
en ce qui concerne la construction européenne, soit on fait vite marche arrière,
soit on avance réellement dans les partages-transferts de souveraineté. L'Europe
court droit à la catastrophe à rester "au milieu du gué", c'est
à dire à faire disparaître les frontières internes sans communautariser les
forces de police, de justice, etc. Dans
une Union Européenne ouverte à tous les vents, bons et mauvais, deux solutions
existent: soit retourner "chacun chez soi", c'est à dire faire retour
aux frontières souveraines, soit "fédéraliser" et vite! La première
solution est absurde, contre productive, on ne peut plus faire marche arrière.
Donc la conclusion est la suivante, le pragmatisme nous dit qu'il faut avancer, contraints et forcés éventuellement.
La réalité dicte une fois de plus sa loi. Comme quoi une conférence donnée à Sofia
sur la criminalité en Bulgarie peut fournir des conclusions essentielles et
inattendues sur l'avenir de notre continent ; preuve que ce petit pays, qui
semble à beaucoup si lointain, en fait déjà partie.
14 heures - 16 heures :
Monsieur Martin ZAIMOV
Sous-gouverneur de la Banque Centrale, en charge de la politique monétaire
Nous avons été reçus par Monsieur Martin
Zaïmov, Vice-gouverneur de la Banque Centrale Bulgare, dans les locaux de
la Banque Centrale. La conférence a porté sur la politique économique et monétaire
de la Bulgarie.
Monsieur
Zaïmov nous a d’abord rappelé la politique actuelle des changes de la Banque
Centrale Bulgare. En effet, un système de « currency board » est
en place depuis juillet 1997. Depuis cette date, la stabilité monétaire a
été retrouvée. Ce système de currency board est un système qui fixe les paramètres
de la politique monétaire grâce à l’application d’une règle simple :
les nouvelles émissions de monnaie nationale (le leva) doivent être couvertes
par les réserves en devises ou en or de la Banque centrale. Le taux de change
du leva a été fixé sur le Deutsche Mark, et donc désormais sur l’Euro, dans
un système de changes fixes. L’indépendance de la Banque Centrale Bulgare
par rapport au pouvoir politique a de plus été affirmée.
Monsieur
Zaïmov a insisté sur les raisons qui ont poussé à ce choix : l’objectif
principal est d’assurer une stabilité monétaire ce qui constitue un cadre
favorable à la mise en œuvre des politiques de réforme structurelle de l’économie
réelle qui sont hautement nécessaires.
Au-delà
de sa doctrine monétaire en phase avec les prescriptions libérales, Monsieur
Zaïmov nous a impressionné humainement. D’une quarantaine d’années seulement,
Monsieur Zaïmov fait assurément partie d’une nouvelle génération de Bulgares,
brillants, formés à l’étranger, et dont la Bulgarie a cruellement pour mener
à bien les réformes structurelles indispensables à son intégration au sein
de l’Union Européenne.
Il occupe
ainsi depuis plusieurs années un poste clef dans la réforme économique et
financière de son pays. Parfaitement francophone, il a étudié en France et
commencé sa carrière professionnelle dans ce pays, avant de retourner en Bulgarie
où il a fondé plusieurs entreprises. Il a alors choisi de poursuivre sa carrière
au sein de la Banque Centrale Bulgare, où il a principalement œuvré à la stabilisation
de la monnaie pour favoriser l’activité économique, développer les investissements
directs et permettre les réformes structurelles.
Cette rencontre
avec Martin Zaïmov a donc été riche d’enseignements, mais il a su dépasser
l’analyse technique des agrégats macroéconomiques pour nous faire percevoir
son engagement personnel et sa volonté de réformes. On ne peut qu’espérer
qu’à son exemple, de nombreux jeunes Bulgares de l’étranger retourneront dans
leur pays pour mettre en place ces réformes dont il est tant question.
Monsieur Serguei STANISHEV,
Président du PSB
L'événement
était important. Après avoir rencontré les leaders des autres partis, nous
allions enfin pouvoir échanger avec le chef du parti qui devrait remporter
les prochaines élections. Les sondages font état de 38 % d'intention de vote,
loin devant le parti de Sinéon II (24 %) ou celui de l'Union des forces démocratiques
(18,5 %) (Source : Balkan British
Social Surveys, Février 2002). Ce parti est le parti socialiste bulgare (PSB).
Ceci peut surprendre quand on sait qu'il s'appelait jusqu'au 3 avril 1990
le PCB ou Parti communiste bulgare et qu'il a ainsi été depuis 1944 le parti
unique de Bulgarie. Ils admettent d'ailleurs que des erreurs ont été commises
et le parti s'est engagé dans une profonde réforme. Ceci est réel. La ligne
politique qui nous est proposée est sans ambiguïté : démocratie et Etat de
droit et elle s'articule autour du triptyque : liberté, équité et solidarité.
De même, la recherche de renouvellement des dirigeants est flagrante. Certains
de nos interlocuteurs nous impressionnent par leur jeune âge, à commencer
par celui de leur chef …
Après
une présentation de leur idée et un échange au sujet de l'élargissement, est
enfin arrivé celui que nous attendions tous : Sergei Stanishev. Sa stature
et son charisme tranchent avec ceux de ses plus jeunes assistants (mais déjà
parlementaires). Il a été élu au cours du 44ème Congrès du PSB
le 15 décembre 2001, parce que l'ancien leader, Monsieur Parvanov avait été
porté à la présidence de la République la même année mais aussi et surtout
afin de bien montrer que la modernisation du PSB est irréversible.
Sa
position sur l'Europe est intéressante, comme les autres partis, il veut accélérer
le processus d'adhésion à l'Union Européenne et souhaite pour cela que son
pays reçoive une invitation à l'OTAN à la fin de l’année 2002, mais il stigmatise
la pauvreté du débat public et milite pour une réflexion nationale et populaire
sur l'intégration à l'Union Européenne. Stanishev renvoie au principe de réalité
lorsque l’on aborde la question de l’intégration européenne. L’un des problèmes
majeurs concerne l’économie de marché. Il est persuadé que l’écart entre les
pays intégrés et ceux qui en ont fait la demande augmentera sensiblement après
la première vague. Enfin, il admet l’existence d’un déficit important en matière
d’information des citoyens sur l’Union Européenne, mais aussi sur la définition
de la société civile.
Sur
cette importante question, le leader du PSB a reconnu que l’ancien parti
communiste n’avait à l’époque envisagé aucune réforme dans le sens d’un développement
de la société civile. Le PSB veut rompre avec l’immobilisme des années
communistes, et souhaite qu’une loi soit votée pour allouer des crédits pour
les études des jeunes, car depuis la chute du communisme, les études sont
payantes et très chères.
Pour conclure, cette rencontre nous a ainsi permis de faire quelques conjectures sur ce que pourra être la politique étrangère bulgare pour les années à venir mais aussi de découvrir un homme qui tranche singulièrement avec l'image que l'on peut avoir du dirigeant d'un ex-parti communiste dans un pays de l'Est.