3ème Journée
: Lundi 15 avril 2002
10 heures - 12 heures 30
:
Ø
Introduction et présentation générale du
pays à l’Ambassade :
La Bulgarie est l'amie méconnue de la
France. Est-ce un phénomène récent? Oui et non. Les premiers échanges commerciaux remontent au Moyen Age avec les croisades.
Durant le XIX siècle une partie de l'élite Bulgare baigne dans la culture
politique française et s'inspire de la philosophie des Lumières. Mais avec
l'arrivée au pouvoir des communistes en 1945 la situation a changé.
Beaucoup
de difficultés sociales persistent. Un grand problème c'est celui de la pauvreté:
38% des chefs de familles sont au chômage, 45% des Bulgares consacrent leur
budget à la nourriture, 19% vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Le niveau
des salaires est très bas : le salaire mensuel moyen est de 124 dollars
en 2000 et de 127 dollars de 2001.
Deux
types de minorités existent dont 4,9% de roms qui sont peu organisés, n'ont
pas de parti et vivent grâce aux programmes d'aides, et la minorité musulmane
d'origine turque - 10%. En revanche , cette dernière est une communauté bien
structurée dont la représentation politique a été associée au pouvoir par
le nouveau gouvernement. Le ministre de l'agriculture et le ministre des catastrophes
naturelles qui appartiennent au Mouvement des Droits et Libertés sont turcs.
Ces deux minorités sont les plus touchées par le chômage ( le taux de chômage
atteint plus de 50% chez les roms) et le faible salaire. Mais
en même temps, force est de constater que la Bulgarie est un modèle de cohabitation
ethnique, sans aucune forme d’extrémisme ou de racisme.
L'Union Européenne aurait tout à gagner d’une Bulgarie stable, car ce pays se trouve au carrefour des Balkans, voisine avec la Macédoine et l'ex-Yougoslavie, à l'ouest la côte bulgare ouvre vers la Russie et l'Asie centrale. C'est un atout pour la Bulgarie de jouer un rôle de médiation et d'apaisement de conflits. Il faut une réponse adéquate à la crise des Balkans qui est capitale à la fois pour la stabilité et pour la paix de la région et pour la consolidation de l'ensemble européen élargi. Les rapports avec la Russie sont nombreux et assez étroits, de nature culturelle, religieuse, intellectuelle. Un bon voisinage donc, de bonnes relations avec la Roumanie, avec la Grèce qui y est très présente. En revanche les liens qui unissent ces pays balkaniques ne sont pas assez forts pour pouvoir envisager une coopération régionale.
D'abord c'est une assurance contre le
passé, on veut tourner la page. Ensuite ce serait le premier pays balkanique
qui entre dans l'OTAN. Et enfin, être membre de l'Alliance atlantique renvoie
une autre image du pays et donc peut attirer des investissements étrangers.
La Bulgarie tient absolument à l’adhésion
à l’Union Européenne. Depuis deux ans elle mène des négociations et a fermé
14 des 29 chapitres. Les points qui posent des problèmes sont les suivants
:
-
L'état de l'appareil judiciaire préoccupe beaucoup. Le contentieux juridique
subit des retards très importants rendant nécessaire la recherche des moyens d'accélérer les procédures, de définir des
normes convenables de recrutement et de reclassement et les étapes de la carrière
professionnelle des magistrats.
-
Le système judiciaire n’a pas été modernisé et
reste en position de faiblesse. D'importants efforts sont nécessaires
pour élaborer un système judiciaire qui soit à la fois fort, indépendant,
efficace et professionnel, car c'est le principal argument opposé contre l'adhésion
immédiate.
-
Les pollutions industrielles restent un dossier très sensible. Les discussions
sur l'environnement liées à l'avenir
de la centrale nucléaire de Kozloduy tiennent la première place.
-
Les priorités politiques du Premier Ministre et du nouveau gouvernement portent
sur la corruption où les pouvoirs publics déclarent vouloir engager la lutte
contre les pratiques de corruption et surtout dans l’administration des douanes.
Une autre priorité est celle du problème des minorités. Le gouvernement issu
des dernières élections concrétise l'alliance entre le Mouvement
National Simeon II et le Mouvement des Droits et des Libertés. La constitution
de la coalition, si elle n’a pas résolu en elle-même les problèmes économiques
et sociaux de la minorité turque, a conduit à en renforcer le sentiment d’intégration,
au moins pour le moment. En revanche, la situation de la minorité rom suscite
toujours les mêmes inquiétudes.
-
Pour la population, l’adhésion se présente comme un moyen de bénéficier des
ressources nouvelles d’origine communautaires. On attend en même temps un
progrès économique, sans connaître les exigences et les responsabilités que
cela implique. Mais de manière générale pour la plus grande
partie de la population, qui dispose de revenus limités, la construction européenne reste un objet virtuel, flou et incertain.
-
Les autorités bulgares manifestent leur mécontentement à l’encontre d’une
présentation des douze pays candidats qui consiste à
les dissocier en deux blocs de dix pays plus avancés et deux pays en retard
(Bulgarie et Roumanie).
Siméon
II a constitué un gouvernement de coalition, comprenant deux ministres issus
du parti représentant au Parlement les minorités turques et musulmanes du
pays ainsi que deux représentants du parti socialiste. Tout cela démontre
une volonté de consensus de la part du Premier ministre. Siméon II a mis en
place une jeune équipe de brillants économistes et de juristes aux commandes
de l’Etat . Ces démarches ont mis fin à la bipolarité car aujourd’hui il y
a trois partis essentiels : parti socialiste (PS), l’union des forces
démocratiques(UFD) et le parti national de Siméon II (MNS-II).
14 heures - 16 heures :
Ø
Rencontre avec Monsieur Jeliu JELEV Ancien
Président de la République (1992-1997), en présence d’étudiants
bulgares francophones de l’IFAG (Institut francophone d’administration et
de gestion) et du département de science politique de la Nouvelle Université
bulgare. Les exposés et débats ont été conduits par les Professeurs Jean BENETEAU, Président
de l’IFAG et Anthony TODOROF de la
Nouvelle université bulgare.
Portrait de M. Jeliu Jelev :
Professeur
de philosophie dont la thèse consacrée au fascisme fut interdite de publication
car elle constituait en réalité une sévère dénonciation
du totalitarisme ambiant, il est sans doute l’un des présidents les plus atypiques
des nouvelles démocraties de l’Est. Il symbolise la
résistance au totalitarisme et la voie pacifique du passage à un régime de
liberté. Exclu du parti communiste et déporté en 1965 pour manque d’orthodoxie,
il n’a eu qu’une brève expérience du militantisme d’opposition sous le communisme :
en Bulgarie jusqu’en 1988, l’opposition n’existait pratiquement pas.
Certes, lorsqu’un groupe d’intellectuels osa alors fonder le
club pour la Glasnost et la Perestroïka, il fut aux premiers rangs.
Mais sans tapage comme lorsqu’il joua un rôle crucial dans
l’Union des Forces Démocratiques (UFD), rassemblement dont il devint le Président,
seul capable de fédérer les nombreux petits partis et groupes d’opposition,
initiateur et coordinateur du mouvement démocratique en 1989. Il fut le premier
Président élu au suffrage universel, de la République de Bulgarie (1992-1997).
Il dirige une fondation dont
le but est le renforcement de la société civile en Bulgarie et la coopération
entre les pays des Balkans.
Nous l’avons
questionné sur sa vision de l’Europe et du processus d’élargissement à l’Est :
Pour
lui, l’intégration européenne est étroitement liée au niveau de développement
économique du pays, et à la capacité des gouvernants à établir de manière
durable une économie de marché. La Bulgarie, comme les autres pays communistes,
souhaite adhérer à court terme à l’Union Européenne et à l’OTAN. Sa perception
du processus d’adhésion est aussi beaucoup plus réaliste qu’il y a quelques
années (on pensait à l’époque que l’intégration pourrait se réaliser en moins
de cinq ans).
Notre
interlocuteur considère que l’entrée de la Bulgarie dans l’Union Européenne
ne pourra se faire qu’au prix d’efforts intensifs et prolongés de la part
des gouvernants. Les inquiétudes de M. Jelev ne concernent pas tant les
changements dans la législation bulgare (nécessaires, mais qui devraient pouvoir
se faire rapidement) que le grand retard de l’économie bulgare. Le pouvoir
d’achat reste anormalement faible. M. Jeliu Jelev insiste sur l’impérieuse
nécessité de favoriser les investissements étrangers.
Un
autre défi que doit relever la Bulgarie est la lutte contre la criminalité,
qui est en quelque sorte le résultat de l’avènement de la démocratie.
La coopération régionale est également très importante pour l’entrée dans l’Union Européenne. Certes, chaque ex pays communiste doit entrer individuellement dans l’Union Européenne et dans l’économie de marché. Mais les pays des Balkans accusent un retard significatif et conséquent en terme de communication (infrastructures…). Ainsi, sur les quelques 464 km de frontière commune entre la Roumanie et la Bulgarie, le long du Danube, il n’existe qu’un seul pont reliant les deux pays. Pour M. Jelev, si elle adhère à l’Union, la Bulgarie devra avoir le rôle d’y attirer la Russie et la Turquie. D’un point de vue purement stratégique, la Turquie pourrait en effet soutenir la Bulgarie pour son entrée dans l’OTAN. Il y a un intérêt régional commun.
Nous avons interrogé
M. Jelev sur les raisons qui selon lui expliquent le retard actuel de la Bulgarie.
Est-ce le résultat de l’héritage balkanique ? ou bien de l’incompétence
des hommes politiques ?
Jeliu
Jelev nous a expliqué que, dans tous les pays post-communistes, la transition
passe par trois étapes :
-
En premier lieu, le système totalitaire se dégrade, se désagrège. L’Etat
ne contrôle plus les médias. C’est également l’abolition du monopole de l’idéologie
communiste obligatoire pour tous dans tous les domaines de la vie sociale.
Cette première étape ne dure pas plus de trois mois.
-
En second lieu, il s’agit de construire des institutions démocratiques, avec
la rédaction d’une Constitution démocratique ou de lois fondamentales démocratiques.
Cette seconde étape est plus longue (elle prend généralement deux ans), elle
est aussi plus difficile à réaliser.
-
Enfin arrive le moment d’établir une économie de marché, notamment par le
biais des privatisations. C’est à ce stade, selon Jelev, que la transition a échoué.
En
tout état de cause, cet échec des politiques menées ces dix dernières années,
dans une certaine mesure, a entraîné un dégoût de beaucoup de citoyens Bulgares
pour la politique.
La
raison objective souvent avancée est celle de la mise en place de l’embargo
au cours de la guerre du Golfe. La Bulgarie y a perdu 1.25 milliards de dollars.
Mais
pour Jeliu Jelev, la raison principale du retard de la Bulgarie est plus subjective :
la classe politique Bulgare n’a pas su s’élever au niveau des exigences liées
à la transition. Il reste maintenant à renouveler la classe politique, en
commençant par convaincre les jeunes Bulgares de rester dans le pays.
17 heures - 18 heures :
Monsieur Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha
Premier Ministre de Bulgarie
Le
groupe Sciences-Po – Conférence Olivaint a rencontré Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha
le 17 avril à 17h00 pendant trente minutes dans son
bureau à Sofia. L’échange qui devait porter sur le thème des perspectives
de l’élargissement a principalement été articulé autour de la personnalité
du Premier ministre et de son action pour les bulgares. Après
qu’il nous aie accueilli chaleureusement, et avant que l’on commence l’échange,
le groupe lui a remis une lettre ouverte. Cette lettre
lue par Stéphanie Vaddé indiquait les éléments de la problématique de l’adhésion
de la Bulgarie à l’Union Européenne et l’engagement du groupe
à soutenir avec ses moyens, y compris sa présence à la Convention européenne
des étudiants, ce processus.
Siméon
de Saxe-Cobourg-Gotha est né à Sofia en 1937. Il est le fils de Boris III,
roi des bulgares et de Joanna (Maison de Savoie). A la mort
de son père en 1943 il accède au trône sous le nom de Siméon II, mais étant
mineur, un conseil de régence est formé. Après un référendum tenu en 1946
sur le choix pour la Bulgarie d’être une république ou une monarchie, la Bulgarie
est proclamée république populaire. La famille quitte le pays et s’installe
à Alexandrie, en Egypte. En 1951, le gouvernement espagnol
lui accorde l’asile et la famille s’installe en Espagne. Siméon II étudie
ainsi au collège Victoria-College à Alexandrie, il termine ses études secondaires
au lycée français à Madrid et fait ses études de droit et de
sciences politiques à Madrid. Admis à Valley forge Military Academy, en Pennsylvanie,
il obtient le grade de lieutenant.
Dans son activité professionnelle, il
travaille comme consultant et fait partie de conseils d’administration d’entreprises
en Europe et en Afrique. En plus du bulgare, Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha
parle couramment l’anglais, le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol
et maîtrise l’arabe et le portugais. Il est marié à Dona Margarita Gomez-
Acebo y Cejuela et a cinq enfants.
Après
près de 50 ans d’exil, Siméon revient pour la première fois en Bulgarie
en mai 1996. Son retour à la vie politique débute avec son discours du 6 avril
2001 dans lequel il révèle son intention de mettre sur
pied un mouvement national et de concourir à l’élection parlementaire. Aux
élections du 17 juin 2001 le MNS remporte 43% des suffrages
et Siméon II est désigné par le Parlement nouveau premier ministre. Pendant
la campagne, Siméon II est perçu comme l’incarnation de la Bulgarie profonde.
Mettant un terme à la bipolarité entre l’UFD et le PSB, il
articule sa campagne autour de deux axes dans son discours du 6 avril 2001:
restaurer l’intégrité dans le pays et rendre le niveau de vie auquel chacun
a droit. Le ton sincère, l’autorité morale et le style « non balkanique »
de l’ « homme de Madrid », mais surtout les amères
déceptions de la politique du gouvernement sortant (coalition de droite menée
par l’UFD) ont gagné la confiance des électeurs et ont
mené à ce phénomène curieux qui a fait entrer la Bulgarie dans les journaux
télévisés : Sa Majesté Siméon II, comte Rilsky, a prêté serment devant
la Constitution républicaine pour devenir Monsieur Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha,
Premier ministre de la Bulgarie.
Cependant,
la force qu’incarne Siméon II n’est pas exempte d’insuffisances. D’abord,
Siméon II a lui même une image floue de ce pays qu’il a quitté à l’âge de
8 ans. Ensuite son entourage composé de jeunes banquiers et juristes formés
à l’étranger est en partie inexpérimenté. Enfin, le MNSII constitue un groupe
parlementaire hétérogène, issu de l’alliance avec la Mouvement des Droits
et Libertés, dont la cohésion est difficile à maintenir.
Le
bilan à mi parcours de Siméon II, qui s’était donné 800 jours pour réformer
le pays, est complexe et mitigé.
Au
plan politique, si le MNS constitue l’un des trois gros partis à parité avec
le PSB et l’UFD,
Au
plan économique, à la « divine surprise » succède la dure réalité.
Le MNS n’a pas bien pris la mesure des l’état des finances publiques. Les
impôts ont du être augmentés (patente), ce qui s’est répercuté sur les prix
(en hausse de 5% par an). Le salaire moyen reste faible, correspondant au
coût du chauffage. La démographie est caractérisée par un vieillissement et
une perte d’un million d’habitants depuis une décennie.
Selon
Siméon, il existe en Bulgarie « une
mythologie selon laquelle quelqu’un va arranger les choses ». En
réalité nous affirme-t-il, « cela
dépend de chacun de nous », chacun « doit
se retrousser les manches ». Après une vie
qu’il décrit lui même comme « assez
curieuse », et fort d’une éducation humaniste, riche du pluralisme
culturel, ethnique et religieux dont il est l’héritier, il croit possible
et nécessaire de « changer le monde ». C’est un défi qu’il relève avec passion
et pour lequel, même s’il s’y emploie avec conviction
et énergie, 400 jours ne seront pas suffisants. Le processus de reconstruction
prendra du temps. Son défi réside
alors dans les impulsions qu’il donnera au pays et dans la confiance qu’il
rendra aux bulgares.
Parmi
ces impulsions, l’adhésion de la Bulgarie à l’Union
Européenne et son intégration à l’OTAN constituent des
étapes majeures.
Siméon II a donc donné aux étudiants de Sciences Po et de la Conférence Olivaint une leçon de volontarisme politique. Cette volonté est une volonté non pas de diriger mais de donner les moyens et l’envie à un peuple d’avancer sur le chemin de la modernité. A l’issue de l’entretien nous avons offert au Premier ministre une horloge intemporelle des Monnaies et Médailles, symbole de la relativité du temps et des mandats.